Hommage à Jean-Léon Beauvois

Jean-Léon Beauvois est mort le 8 septembre 2020 à l’âge de 77 ans. Sa vie professionnelle fut en
grande partie consacrée à développer la psychologie sociale académique et à la diffuser au plus
grand nombre. Parler de succès sur ces deux terrains traduit insuffisamment le rôle essentiel qu’il a
tenu pour notre discipline.

On doit à Jean-Léon Beauvois d’avoir, avec quelques collègues, initié en France une véritable communauté scientifique et un outil de diffusion de la psychologie sociale.
Il fut à l’initiative de la création de l’ADRIPS qui est désormais inscrite dans le paysage francophone et international ; elle est devenue une société savante et de promotion de la psychologie sociale dont aucun.e doctorant.e français.e, ni aucun.e universitaire de la discipline n’envisagerait de se passer. Les congrès organisés par l’association ont marqué bon nombre d’apprenti.es chercheur.es devenu.es aujourd’hui chercheur·es[1]. Il en est même qui disent avoir vu Jean-Léon Beauvois accompagné de son chien faire une conférence avec l’emphase qui le caractérisait. Si les colloques de l’ADRIPS sont aujourd’hui un espace de rencontre où notre communauté aime se retrouver, il faut bien reconnaître que ce ne fut pas toujours le cas. Certain.es d’entre nous furent témoins des difficultés que Jean-Léon Beauvois et ses comparses ont rencontré pour maintenir en vie cette association à ses débuts. Nous ne pouvons qu’être admiratifs de l’énergie qu’il lui a consacrée pour que, finalement, elle s’impose aux côtés d’autres sociétés savantes. C’est ainsi qu’il a permis la naissance d’une association ouverte à tous les courants de pensée. Aujourd’hui, elle constitue un soutien essentiel pour la revue internationale de psychologie sociale, dont Jean-Léon Beauvois était aussi l’un des fondateurs, puis l’un des rédacteurs en chef.
En tant que militant de la psychologie sociale, il souhaitait que l’ADRIPS fut ouverte. Et en tant que
chercheur, il était intransigeant sur sa défense d’une psychologie sociale expérimentale qu’il lui
arrivait de qualifier de « dure ». Il aura, par la passion qu’il vouait à la psychologie sociale, transmis son enthousiasme à de nombreux.ses doctorant.es, et même à certain.es le goût pour les «pompes à l’huile» de Varage (près de Barjols) qui, après des discussions enflammées et même souvent «enfumées», étaient à l’honneur en fin de séminaire. Tout en faisant le maximum pour préserver une psychologie sociale francophone, il a compris très tôt la nécessité pour ses jeunes docteurs de puiser leur aspiration dans les grandes revues internationales anglo-saxonnes, les plus pointues en matière de psychologie sociale expérimentale.

Jean-Léon Beauvois a réussi une carrière exceptionnelle de chercheur et atteint une visibilité internationale certaine. La conception de la psychologie sociale défendue par Jean-Léon Beauvois laissait peu de place aux variables individuelles ou subjectives. Il défendait une conception «matérialiste comportementale» où l’origine des fonctionnements individuels, pensées et comportements, était enracinée dans le fonctionnement social. Pour Jean-Léon Beauvois, l’Homme en tant qu’individu n’existe pas. Il est le produit des structures sociales qui le façonne et font de lui un agent social rationalisant plutôt que rationnel. C’est dans les pratiques de ces structures sociales, notamment à travers l’activité évaluative à laquelle il est soumis en tant qu’agent social, que l’homme apprend à se construire cognitivement et qu’il intériorise le modèle des différences individuelles et le système des croyances résultant du fonctionnement social dans lequel il est inséré. Les pratiques sociales constituent, pour lui, le «moule» dans lequel se mettent en place des processus sociocognitifs et dans lequel ces processus produisent les contenus de la connaissance «naïve» qui est évaluative et
non scientifique. Cette connaissance a sa propre logique, une logique idéologique destinée à
préserver l’environnement social, et ses propres critères, qui sont des critères d’acceptabilité sociale
et non d’exactitude, comme le sont, ceux de la science.
En collaboration avec Nicole Dubois, il a imposé la norme d’internalité et une conception évaluative du jugement social, et avec Robert Vincent Joule, il a démontré le bien-fondé d’une conception radicale de la théorie de la dissonance cognitive.

Jean-Léon n’a pas été égalé en matière de vulgarisation de la psychologie sociale. Nous lui devons,
pour une large part, le passage de notre discipline dans le grand public. Le fameux Petit traité de
manipulation à l’usage des honnêtes gens, co-écrit avec son acolyte de toujours Robert Vincent Joule, s’est vendu à près de 500 000 exemplaires et a été traduit dans pas moins de douze langues. Ce livre est un modèle de réussite en matière de vulgarisation. A l’instar de Nino Ferrer qu’il affectionnait tant, il déplorait que ses plus beaux textes ne rencontrent pas autant de succès que cet ouvrage. Par-delà
les écrits, il a aussi contribué à la diffusion de notre discipline en la mettant en image. Le
documentaire le jeu de la mort diffusé en « prime time » sur France 2, pour peu qu’on ne lui fasse
pas de procès d’intention, est une stupéfiante démonstration expérimentale de l’emprise d’un
dispositif de soumission sur les gens. Qu’on adhère ou non à sa vision, sa pensée et ses travaux
marqueront longtemps la communauté des chercheurs en psychologie sociale, comme celle plus
large des chercheurs en sciences humaines et sociales et sans aucun doute bien au-delà.

Jean-Léon Beauvois était un érudit qui aimait s’essayer dans d’autres domaines. L’histoire, entre autre le fascinait. Cette fascination l’a d’ailleurs conduit à éplucher des archives historiques afin d’écrire
«Dernière rencontre à Jérusalem». Il était aussi, pour celles et ceux qui ont eu la chance de le
connaître un peu plus, un homme d’une très grande culture musicale. Il avait une connaissance
inouïe de la musique française de la fin du 19ème siècle, en particulier de l’œuvre de César Franck
auquel il a consacré un livre. Chez Jean-Léon Beauvois, la musique n’était pas un marqueur de distinction ou un prétexte au raffinement. Elle faisait partie de son art de vivre qu’il qualifiait lui-même de tripal : «le quintette avec piano, ça s’écoute en tournant en rond un whisky à la main», disait-il. Son goût pour l’opéra mais également pour le cinéma, italien, américain, français et pour les séries occupait nombreuses de ses soirées. Il a mis à profit sa retraite pour poursuivre sa boulimie de lecture et d’écriture, de polars mais également de préoccupations qui lui tenaient à cœur : la naissance de
l’humanité, la naissance du christianisme ou l’histoire cathare. Certains et certaines d’entre nous
savent également le bon vivant qu’il était et les bons moments qu’il a pu partager autour d’un verre,
d’un saucisson, de pieds-paquets ou d’une pétanque. Ces personnes qu’il aimait appeler mon vieux
ou ma vieille garderont le souvenir de son visage souriant entouré d’un halo de fumée émanant de sa
pipe légendaire.

Sa disparition nous fait prendre conscience du vide qu’il laisse aujourd’hui autour de lui, de ses
ami.e.s, de ses collègues, et plus largement au sein de la psychologie sociale tout entière, dans toutes
ses composantes et toutes ses différences.

Enfin, les pensées de notre communauté accompagnent aujourd’hui Julie, Marie-France, Nicole, et
tant d’autres qui comptaient énormément pour lui.

Daniel Priolo, Isabelle Milhabet, Patrick Mollaret, et Pascal Pansu
Et l’ensemble des amis, collègues et du cartel de Barjols.
Avec le soutien du Bureau de l’ADRIPS

[1] L’écriture inclusive lui aurait piqué les yeux !