Hommage à Jean-Claude Deschamps (1947-2019)

Jean-Claude Deschamps est brusquement décédé le 8 décembre 2019. Comme ancien.ne.s doctorant.e.s ou collègues, nous aimerions rappeler sa contribution à la discipline et à nos parcours de vie.

Son parcours académique et intellectuel a commencé à Poitiers et s’est poursuivi dans le Paris du début des années soixante-dix lorsque les cours de psychologie sociale étaient autogérés au milieu de la fumée dense des cigarettes, comme il aimait le raconter. En 1975, il soutient sa thèse sur l’attribution et la catégorisation sociale à l’Université Paris X qui ouvre un champ de recherches original. Il est déjà installé à Genève où il travaille avec Willem Doise et Gabriel Mugny. Ensemble, ils écrivent en 1978 un manuel de psychologie sociale, Psychologie sociale expérimentale (Armand Colin), qui sera plusieurs fois réédité, et sur lequel se formeront d’innombrables générations d’étudiants. Sa réputation débute par deux publications importantes. La première, sur la catégorisation croisée (Effect of crossing category memberships on quantitative judgement) paraît dans l’European Journal of Social Psychology en 1977, alors qu’il est chargé de cours au département de sociologie de l’Université de Genève, la seconde sur les rapports de domination dans la construction de l’identité sociale (Social identity and relations of power between groups) est éditée en 1982 par Henri Tajfel dans Social identity and intergroup relations chez Cambridge University Press. La même année, Jean-Claude Deschamps est nommé professeur ordinaire en psychologie sociale à l’Université de Lausanne. Il formera quatre générations de doctorant.e.s en développant d’abord les problématiques de l’explication quotidienne et de l’identité sociale dans les contextes intergroupes, puis en ouvrant des questions plus ancrées dans des contextes sociaux, de l’échec scolaire à l’identité sociale des apprentis, en passant par les représentations sociales du SIDA, de l’amour, ou encore des événements historiques. Il a joué un rôle prépondérant dans la trajectoire de ses doctorant.e.s. Son soutien et ses encouragements pour accompagner leurs premiers pas en psychologie sociale étaient précieux. A une époque où la formation doctorale était peu structurée en Suisse romande, il encourageait ses assistant.e.s à faire trois ou quatre « manips », comme il disait, chaque année, à présenter leurs recherches, et surtout à publier. Après une conversation avec lui, on avait souvent le sentiment de mieux comprendre ce qu’on avait essayé maladroitement de lui expliquer.

Etudiant.e.s et doctorant.e.s ont également pu bénéficier des collaborations qu’il a nouées progressivement en Europe et au Brésil en particulier. Il va ainsi s’investir dans la création de l’Association pour la Diffusion des Recherches en Psychologie Sociale (ADRIPS), dont il fut le secrétaire général, et dans la mise sur pied d’un programme de Diplôme Européen d’Etudes Approfondies en Psychologie Sociale (DEEAPS). Jean-Claude Deschamps a contribué à la création du Centre lémanique d’étude des parcours et modes de vie (PaVIE). Ce centre s’est progressivement imposé comme un lieu d’échanges et de recherches interdisciplinaires et interuniversitaires en Suisse romande et a facilité la mise en place du Pôle national de recherche LIVES : Overcoming vulnerability: Life course perspectives. Mais surtout, il est l’un des pionniers du développement de la psychologie sociale en Suisse romande, développement qui a pris aujourd’hui la forme d’un laboratoire de psychologie sociale à l’Université de Lausanne (UNILaps) dont les travaux sont reconnus au niveau international. Cet investissement international s’est concrétisé par de nombreuses recherches et publications avec notamment Gérard Lemaine, Jean-Léon Beauvois, Dario Páez, Christian Guimelli, Chiara Volpato, Jorge Vala, Robert-Vincent Joulé, Jean-Pierre Deconchy, Themis Apostolidis, et Pascal Moliner. En 2008, il faisait valoir ses droits à la retraite (pour reprendre ses termes), avec de multiples projets d’explorations culturelles, de la musique à la plongée en passant par des voyages au bout du monde, qu’il a brillamment réalisées avec sa femme, Jacqueline.

Avoir pu côtoyer Jean-Claude Deschamps en tant que thésard.e.s dans la réalisation de ce qu’il nommait notre « impérissable œuvre de jeunesse », ou en tant que collègue.s, est un privilège qui a marqué chacun·e de nous dans nos parcours intellectuels de psychologues sociaux. La qualité immédiatement apparente à toutes celles et ceux qui ont croisé une seule fois Jean-Claude dans leur vie était, sans conteste, une jovialité contagieuse, ainsi qu’un grand intérêt pour la recherche en sciences sociales, de la psychologie cognitive au structuralisme marxiste de Louis Althusser. Il a toujours suivi ses travaux et les nôtres avec une grande passion, faisant parfois des analyses statistiques durant une bonne partie de la nuit, dans l’impatience de connaître les résultats. Il a partagé avec nous ses compétences dans certaines analyses multivariées comme l’Analyse de Correspondances, qu’il réalisait presque “à la main” grâce aux programmes en DOS de Philippe Cibois ! Nombre d’étudiant.e.s, notamment à Lausanne et à Genève, ont admiré et bénéficié de l’enseignant hors pair qu’était Jean-Claude. Ses leçons sur les relations entre groupes, l’attribution, ou l’influence sociale étaient captivantes. Il était un brillant orateur avec un sens de la formule et une vivacité d’esprit étourdissante en faisant émerger des dynamiques psycho-sociales fondamentales de travaux expérimentaux assez pointus.

Enfin, nous garderons toujours en mémoire la joie de vivre et l’humour de Jean-Claude, pour, comme il le disait lui-même de merveilleuse façon, nous « tricoter des souvenirs », éviter la « viscosité mentale » ou dépasser le « succès d’estime ». Sans oublier sa devise préférée : « faire les choses sérieusement, sans se prendre au sérieux ».


Fabrizio Butera, Alain Clémence, Loraine Devos-Comby, Thierry Devos, Eva Green, Cédric Gumy, Paola Ricciardi Joos, Patricia Roux, Dario Spini, Christian Staerklé, Chiara Storari, Pascal Wagner-Egger