Rationalité et Humanisme : Hommage au Professeur Denis Jacques Castra

C’est à travers ces deux notions que lui-même avait eu l’occasion d’évoquer en 2012 lors d’un séminaire organisé par l’Association Transfer (pour Trans/Formation-Emploi-Recherche, créée en 1991 et basée à Bordeaux) qu’il présidait, que nous souhaitons en quelques mots évoquer une partie de l’apport du Professeur Denis Castra à la psychologie sociale fondamentale et appliquée. Denis Castra s’en est allé dans la nuit du 15 au 16 janvier 2019 et, comme une urgence, nous sentons désormais le poids des missions qu’il nous a indirectement léguées. Il était de ce temps où, pour paraphraser S. Moscovici, les chercheurs étaient aussi (et peut-être avant tout) des intellectuels. Soucieux de mettre les connaissances au service de problématiques sociétales, il a su proposer un point de vue sur la société, une manière d’approcher les phénomènes sociaux qui va bien au-delà d’une discipline particulière. Un éclectisme théorique en quelque sorte.
Une grande partie de ses travaux et engagements dans la cité a été orientée vers une interrogation psychosociale des dispositifs d’insertion professionnelle. Il n’a eu de cesse de dénoncer, par le biais de ses publications, conférences et cours à l’université, l’inefficacité de ces dispositifs mis en place en France depuis les années 80 jusqu’à aujourd’hui. Son analyse était que leurs échecs tenaient au fait que les conceptions et pratiques des intervenants sociaux étaient influencées par la culture médico-sociale et psychologique au sens large : l’essentiel de l’action étant rapportée à l’individu, centrée sur sa personne. Ce faisant, il soulignait que les dispositifs d’insertion négligeaient dans leur conception le monde de l’entreprise et le contexte économique. Denis Castra considérait ainsi que non seulement ils participaient à la stigmatisation des demandeurs d’emploi, mais qu’ils éloignaient ces derniers de l’objectif d’accès à l’emploi en leur faisant par exemple suivre ce qu’il appelait des « formations occupationnelles », via « l’idéologie du projet ». De manière générale il notait, qu’alors que ces dispositifs sont présentés comme une nouvelle chance, comme un dernier filet, qu’ils ont systématiquement tendance à sélectionner la population la plus proche de l’objectif, reproduisant ou amplifiant ainsi les différences et inégalités de départ entre les bénéficiaires, et renforçant l’exclusion professionnelle des plus bas niveaux.
Mais Denis Castra ne s’est pas contenté de critiquer la conception centrée sur l’individu des dispositifs d’insertion. Il a mis en œuvre une solution concrète par le biais de la méthode IOD1 diffusée par l’association Transfer et son slogan : « Personne n’est inemployable ». Si la posture de l’association et le regard qu’elle porte sur la question du non emploi sont ici clairement posées, la méthode IOD comme outil de transformation sociale ne repose cependant pas simplement sur une force de conviction ou une idéologie affirmée. Elle s’appuie principalement sur des apports théoriques de la psychologie sociale expérimentale (comme la théorie de l’engagement par exemple), et propose la mise en œuvre d’une méthodologie d’action qui rapproche plus concrètement les acteurs du social et de l’économique. Cette méthode prône ainsi une approche systémique de l’insertion professionnelle intégrant le demandeur d’emploi, l’entreprise et l’agent d’insertion pour atteindre l’objectif de l’emploi durable. Avec cet outil et les pratiques associées (notamment l’EMR pour Entretien de Mise en Relation), c’est plusieurs dizaines de milliers de personnes en situation de précarité qui ont pu accéder à un CDI à temps complet, chiffres bien supérieurs à ceux obtenus avec les méthodologies classiques. Ainsi la pratique IOD, telle une minorité active, ne cesse de marquer, notamment par ses résultats et sa posture à contre-courant, le champ de l’insertion professionnelle des publics précaires.
Si ce secteur a été une préoccupation majeure, D. Castra s’est aussi intéressé au monde scolaire. Non seulement en étant directeur du Centre de Formation des Psychologues Scolaires de l’Université de Bordeaux de 2001 à 2009, mais en proposant des contenus de formation novateurs en articulant par exemple les niveaux d’analyse de Doise. Et là encore ce point de vue était loin d’être majoritaire à l’école, mais D. Castra n’était pas particulièrement connu pour s’échapper devant la difficulté… Sur le plan de la recherche en milieu scolaire, il a donné une place importante à la notion de contexte, prônant une approche sociocognitive pour laquelle les fonctionnements psychiques des différents acteurs sont censés dépendre de leurs positions sociales et des régulations afférentes. Dans son optique constructiviste, il a pu montrer là aussi, comme un parallèle avec l’insertion, la récurrence des attributions à l’élève exclu des causes de sa situation. Ce transfert des utilités sociales, cette forme insidieuse de naturalisation allant de pair avec certaines croyances des enseignants (celle en un monde juste notamment), fonctionne alors comme un système d’action collective jouant le rôle d’un consensus excluant.
En conclusion, la question centrale pour Denis Castra se posait un peu en ces termes : comment faire valoir une démarche scientifique, nécessairement précise et coûteuse, pour aborder des sujets où les décideurs sont convaincus qu’il suffit de s’armer de volontarisme et/ou de bon sens pour régler les problèmes ? Question d’actualité s’il en est, et non seulement sur le plan politique… On le voit, D. Castra était on ne peut plus moderne, questionnant sans relâche la place du chercheur et de son savoir, en rupture avec nos intuitions, notre sentiment d’évidence et l’air du temps. C’est probablement ici que les notions de Rationalité et d’Humanisme se manifestent le plus dans la pensée et les mots de Denis Castra. Son soucis de l’application des savoirs de la psychologie sociale permet de concilier des objectifs dits rationnels (les enjeux des entreprises, ceux des pouvoirs publics) et humains (un accompagnement de proximité qui transforme et améliore les situations sociales et les conditions d’existence des gens). Son humanisme, ses étonnements et ses indignations constituaient bien des moteurs pour ses multiples activités. Oui, l’homme était capable de s’indigner, mais jamais à son profit. Cette posture, cette passion, il nous l’a transmise, nous l’avons concrètement mobilisée et nous nous efforcerons de la poursuivre. Car Denis Castra s’intéressait à tous. Il a été Directeur du Département de Psychologie et Directeur du Centre de Formation en Sciences Sociales Appliquées. Particulièrement apprécié des étudiants, des entrants à l’Université aux plus avancés, en passant par les professionnels en formation continue, il a toujours su être présent, disponible à souhait face à leurs interrogations et questionnements avec l’humilité qui le caractérisait. Il a toujours eu le souci de donner à ses thésards les meilleures conditions pour mener à bien leurs objectifs professionnels. Sur l’homme nous aurions beaucoup à dire. Ces repas partagés autour de bonnes (toujours) bouteilles de vin. Ces coups de gueules francs, clairs et toujours courts et bien loin des pratiques actuelles dans le milieu universitaire d’aujourd’hui. Il y avait en Denis une droiture, une honnêteté foncière. Il y avait toute cette rigueur et cet enthousiasme qui faisaient de lui un ami sur lequel vous pouviez toujours compter. Mais, plus profondément encore, il y avait une humanité qui nous touchait dès les premières secondes. Son don pour la musique, sa passion pour le sport (du vélo à la pétanque), ses escapades politico-festives dans certaines zones de l’est de l’Europe ou du nord de l’Espagne (Pampelune) et que, d’une certaine manière, nous perpétuons quand l’occasion se présente, sont encore autant de moments et liens qui nous unissaient et que nous partagions. Il avait enfin un énorme attrait pour la ruralité et un profond respect des gens qui la font vivre. Un être aux pieds bien ancrés dans la terre (celle du sud-ouest en particulier), parti évidemment trop tôt mais qui aura assurément marqué pour toujours ce que nous sommes aujourd’hui.
Merci, Denis, pour ce que tu as fait de nous !
Lionel Dagot, André Lecigne, Alexandre Pascual et Boris Vallée Collègues et doctorants s’associent à cet hommage : Maja Becker, Elsa Causse, Catherine Esnard, Marie Line Felonneau, Dimitri Voisin.
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