La science psychologique de l'idéologie au service de l'étude d'une construction mentale : le cas de la laïcité française

Robitzer Prisca (Université de Bretagne Occidentale, laurisca.rob@wanadoo.fr)

Comment la phénoménologie d’Husserl (1950) peut-elle contribuer au développement d’une science psychologique de l’idéologie et notamment à l’appréhension d’objets sociaux complexes tels la laïcité française ? A un niveau fondamental l’apport de la théorie phénoménologique est double : caractériser ce qui est susceptible d’être objet de connaissance et confirmer la légitimité d’une science psychologique de l’idéologie présidée par l’étude des processus invariants idéologiques. Quel est en effet le sens du projet phénoménologique ? En prônant un retour aux « choses mêmes », Husserl entend revenir non aux objets extérieurs de la perception mais aux phénomènes, vécus de la conscience intentionnelle. Suspendant toute thèse concernant l’existence et l’autorité naïve du monde empirique, la phénoménologie redonne accès aux objets susceptibles de science : les donnés de l’intuition. De fait, loin de « sortir d’elle-même » pour viser une concordance à l’objet, la conscience découvre dans l’apparaître du phénomène sa donation effective et sa propre constitution de sens. Avec l’avènement de cette science psychologique (en son sens littéral), la ligne de clivage ne passe plus entre le réel et la représentation, l’idéologie n’est plus question de rapport à la réalité empirique mais aux objets et aux modes de visée de la conscience. S’ancre l’idée que dans l’idéologie, la conscience vise comme une ontologie nécessaire ce qui n’est pas susceptible de science apodictique. Ainsi les excellents travaux de Deconchy (2000) mettent à jour deux niveaux de processus fondamentaux intervenant lorsque l’être humain est amené à traiter des données portant sur l’homme : le jeu de filtres cognitifs et la production d’ontèmes. Nous nous sommes demandé comment se manifesteraient ces processus alors que l’information porterait sur des constructions humaines. Posant l’hypothèse que le sujet s’immuniserait contre toute proposition qui constituerait une mise en danger de la laïcité en France, une même information selon qu’elle est déclarée réelle ou fictive provoquerait un jeu d’occultation-exacerbation à toute fin de préserver l’identité du système en place. Ainsi des étudiants franciliens-alsaciens se prononcent sur la force de l’impact d’un fait (bien que la France est laïque, des départements français appliquent un autre régime) sur 14 cibles de la laïcité, ce fait étant déclaré réel ou fictif. Comme attendu, la force de l’impact est jugée plus importante en cas de mise en cause fictive (M=3.795) que réelle (M=3.066), Z=3.65, p<.0005 : les sujets minorent l’impact d’une mise en cause réelle alors qu’ils exacerbent une menace fictive et jugent son impact potentiel déterminant. Comme si l’image de la laïcité était construite telle qu’elle échappe à toute mise à l’épreuve de la réalité. Deconchy, J.-P. (2000). Les animaux surnaturés. Grenoble : PUG. Husserl, E. (1950). Idées directrices pour une phénoménologie. Paris : Editions Gallimard.