Le jugement social dans le cadre de la relation médecin-patient : effets de formation d’impression
Esnard Catherine (Université de Poitiers, catherine.esnard@univ-poitiers.fr)
De nombreux travaux rendent compte des stratégies cognitives qui permettent aux médecins d’appréhender la complexité des situations auxquelles ils sont confrontés lors de l’élaboration d’un diagnostic et des prises de décision (pour revue Elstein & Schwarz, 2002). Plus rarement envisagé, nous traitons ici du jugement social généré par le contexte clinique de l’interaction, notamment sur la base de formation d’impressions (Elstein & Van Pelt, 1968; Werth & Förster, 2002). Une étude exploratoire examinant le rôle des caractéristiques du patient sur les préconisations médicales éprouve l’hypothèse d’une prescription plus orientée vers la prise en charge médicale (médicaments, thérapie) pour un patient présentant un profil type LOC externe (femme de CSP basse) contrairement à un profil type LOC interne (homme CSP élevé) perçu comme étant plus apte à contrôler seul la situation. 42 internes en médecine ont examiné un cas fictif de pathologie dépressive présentée par un patient homme vs femme, de CSP élevée vs basse. On obtient un effet d’interaction sexe X CSP (p=.02) dans le sens de prescription médicamenteuse plus fréquente pour une femme (quelle que soit sa CSP) et chez un homme de CSP basse par rapport à un patient homme de CSP élevé.
Une seconde étude conduite selon une méthodologie identique auprès de 32 médecins généralistes a permis de répliquer partiellement ces résultats. En outre, une tâche de formation d’impression révèle des corrélations significatives entre les traits perçus chez les patients, les caractéristiques des médecins (sexe, LOC et burnout) et leurs jugements: les médecins à niveau élevé de BO et LOC externe privilégient les causes pathologiques exogènes et un pronostic défavorable. A contrario, les praticiens à LOC interne et haut niveau d’accomplissement personnel mettent en exergue des traits relevant des «utilités sociales» chez le patient pour qui ils envisagent un prompt rétablissement. Ainsi, à diagnostic et profil de patient identiques, les jugements et préconisations seraient déterminés en partie par des facteurs dispositionnels et situationnels qui conduisent le médecin à procéder par inférences ancrées dans ses représentations et ses attitudes à l’égard de la pathologie en question. Dès lors, des recherches ultérieures devront analyser les biais sociocognitifs inhérents à la relation médecin-patient.
Références:
Elstein, A. S., & Van Pelt, J.D. (1968). Structure of staff perceptions of psychiatric patients. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 32, 550-559.
Elstein, A.S., & Schwarz, A. (2002). Clinical problem solving and Diagnostic decision making: Selective review of cognitive literature. British Medical Journal, 324, 729-732.
Werth, L., & Förster, J. (2002). Implicit person theories influence memory judgments: the circumstances under which metacognitive knowledge is used. European Journal of Social Psychology, 32, 353-362.