Emotions et valeurs morales dans l’expérience sur l’obéissance à l’autorité de Stanley Milgram

Petit Emmanuel (Université Bordeaux IV, epetit@u-bordeaux4.fr)

Nous étudions le rôle des émotions et des valeurs dans l’expérience sur la soumission à l’autorité de Stanley Milgram. Nous empruntons à la théorie philosophique des émotions une approche de la révélation des valeurs (Livet, 2002, Emotions et rationalité morale, PUF) qui donne un nouvel éclairage sur le comportement moral des sujets. Notre analyse conforte la position de Blass (1991) selon laquelle l’obéissance dépend de facteurs situationnels mais aussi des dispositions personnelles du sujet. Notre hypothèse théorique est que les émotions des sujets désobéissants (indignation, irritabilité, honte, culpabilité) leur permettent de leur révéler la valeur à laquelle nous souscrivons spontanément (ne pas faire souffrir injustement une personne innocente) lorsque nous nous imaginons à la place du professeur. A contrario, l’obéissance traduit l’échec de cette expérience de valeurs que nous attribuons à l’incapacité du sujet à transformer ses convictions en actes (Milgram, 1974) mais aussi au blocage du processus de révélation. Nous testons cette hypothèse théorique à l’aide d’un jeu économique expérimental mettant en jeu la valeur de justice distributive. Dans le jeu séquentiel de l’Ultimatum (Güth, Schmittberger et Schwarze, 1982), une somme forfaitaire est à partager entre deux joueurs : à la première étape, le joueur A, l’autorité, fait une proposition équitable [50, 50] ou inéquitable [80, 20] au joueur B, le répondant. A la seconde étape, le répondant peut l’accepter (auquel cas les gains des 2 joueurs sont conformes à la proposition du joueur A) ou la refuser (auquel cas les 2 joueurs ne gagnent rien). Nous supposons que le comportement des répondants qui sont confrontés à des offres inéquitables (et cependant profitables) peut être influencé par la nature et l’intensité des émotions ressenties par les sujets avant le début du jeu. Notre protocole expérimental propose deux variantes émotionnelles différentes : dans la variante « M », les sujets visualisent l’extrait du film « I comme Icare » relatant l’expérience sur l’obéissance à l’autorité de Stanley Milgram ; dans la variante « R », il s’agit d’un film humoristique. Avant le début du jeu, les émotions des sujets sont auto-évaluées à partir d’une échelle de mesure ordinale (Frijda (1986)). Les résultats préliminaires de l’expérience, menée à partir de 197 étudiants, indiquent que l’intensité des émotions négatives (positives) est statistiquement bien supérieure (inférieure) dans la variante « M » que dans la variante « R ». Nos résultats montrent que ces deux types d’émotions conduisent à des différences significatives de comportement moral. Les répondants de la variante « M » rejettent notamment plus souvent les offres inéquitables (44%) que les répondants de la variante « R » (14%). Les émotions suscitées par le visionnage du film sur l’expérience de Milgram leur permettent de transformer plus ou moins consciemment une valeur morale en valeur vécue.